D’un corrupteur à l’autre ?

Par Aurélie Fontaine

© Eloïse Pelaud

Au mois d’août 2012, Hillary Clinton en tournée en Afrique érigeait la démocratie sénégalaise en modèle pour le continent. Pourtant, un mois auparavant, cette image était entachée par une élection présidentielle houleuse.




…..C’est un coup de fil qui en a étonné plus d’un, tant le président sortant voulait s’accrocher au pouvoir. Le soir du second tour de la présidentielle, sans attendre les résultats officiels, Abdoulaye Wade, à la tête du pays depuis 2000, a appelé son challenger Macky Sall pour le féliciter de sa victoire : 65,8% à 34,2%.


Écouter ci-dessous l’annonce de cet appel au quartier général de Macky Sall, le 25 mars. Dans la soirée, un des membres de l’équipe du nouveau président prend le micro, s’avance sur un balcon et crie à la foule, en wolof (langue la plus parlée au Sénégal) : « Wade a téléphoné à Macky, nous avons gagné ! »



© Aurélie Fontaine


De la crédibilité des institutions ?

…..Pour se faire réélire, Wade, surnomé « le vieux » – officiellement 86 ans mais certainement deux ou trois ans de plus – n’a pas lésiné sur les moyens, portant au passage quelques coups à la démocratie sénégalaise, systématiquement citée en exemple dans une Afrique de l’Ouest politiquement instable.

Au coeur de la polémique : la légitimité d’Abdoulaye Wade à se présenter à un troisième mandat, alors que la Constitution en limite le nombre à deux. Le Conseil constitutionnel a finalement approuvé sa candidature, invalidant en même temps celle de Youssou Ndour, star mondiale de la chanson, officiellement pour défaut de signature : des décisions qui ont jeté le doute sur l’indépendance du Conseil constitutionnel.


…..Par ailleurs, la répression violente des manifestations pré-électorales (6 à 15 morts) contre la candidature de Wade a également entaché l’image du candidat. On pouvait voir les forces armées tirer des grenades lacrymogènes à bout portant, sans sommation. Des hommes habillés en civil, lourdement armés, sillonnaient le centre-ville en pick-up, sans que l’on sache d’où ils venaient.


…..Mais ce n’est pas tout. Fin février, à Touba, la ville sainte de la confrérie musulmane mouride, un jeune responsable du parti de Macky Sall montre un sachet noir où sont entassées une centaine de cartes d’électeurs : « Je les ai récupérées après avoir surpris des membres des FAL 2012 (la coalition soutenant le candidat Abdoulaye Wade) en train de les acheter dans une maison de quartier de la ville. Ils les rachetaient entre 2 000 et 3 000 francs CFA (environ 4 euros), pour ainsi éviter que les gens n’aillent voter ». Une irrégularité à mettre en parallèle avec la distribution étrangement lente des cartes d’électeurs. Résultat : un mois avant le second tour, près de 9% des 5,3 millions de cartes d’électeurs n’avaient toujours pas été distribuées. La mission d’observation électorale de l’Union Européenne (MOE) a elle aussi constaté de nombreux cas d’achat de voix le jour du scrutin, dans les villes de Kaffrine, Matam, Kanel, Nioro du rip.


…..La MOE a également relevé une « utilisation inappropriée des biens publics par la coalition du président sortant pour sa campagne et, dans une moindre mesure, par celle de son challenger ». Par exemple, Wade a utilisé des voitures sans plaque d’immatriculation et un hélicoptère de l’État à des fins électorales.



Ecoutez une des caravanes politiques, ici celle d’Abdoulaye Wade, qui circule dans les rues de la capitale.



© Aurélie Fontaine

…..À Dakar, la capitale, on pouvait observer un autre procédé de fraude. Quelques jours avant le vote, des cinquantaines de vieux cars, affrétés par le Parti Démocratique Sénégalais (PDS, parti de Wade), emmenaient dans leurs régions les électeurs. Le Parti offrait le transport et un peu d’argent, en espérant qu’en guise de reconnaissance ils glissent le bulletin Wade dans l’urne.



À l’université de Dakar, un de ces chauffeurs de bus explique.


© Aurélie Fontaine .

…..La distribution d’argent aux citoyens par les partis politiques est ici une pratique courante. La banalisation de cette corruption est notamment liée au niveau de vie des Sénégalais. 40% de la population est au chômage et 50% des Sénégalais vivent en dessous du seuil de pauvreté. L’argent des politiques est donc une aide pour subvenir aux besoins de la famille.



La démocratie sauvée par la société civile

…..Dans cette course à la présidence, les politiques ont tenté d’influencer le vote des électeurs par des moyens illégaux. Pourtant, l’alternance démocratique a bien eu lieu.

« Les citoyens ont pris conscience de leur force et de leur responsabilité. L’électeur voit de plus en plus l’argent que lui donnent les politiques comme de l’argent public, donc de l’argent qui lui revient. Et une fois dans l’isoloir, il votera selon sa conscience »,souligne Mouhamadou Mbodj, le coordonateur du Forum Civil, la section sénégalaise de Transparency International.

C’est aussi à travers cette élection que des contre-pouvoirs sont montés en puissance. C’est le cas du mouvement citoyen et apolitique Y en a marre, crée par trois trentenaires. Une de leurs batailles : que les jeunes s’inscrivent sur les listes électorales pour pouvoir s’exprimer, non pas dans la rue mais dans les urnes. Très écoutés, les Y en a marre ont finit par compter dans le jeu politique, tout en fédérant des milliers de jeunes.

Par ailleurs, les journalistes nationaux, présents dans tous les bureaux de vote du pays lors du décompte des voix, permettaient aux Sénégalais d’avoir une idée du résultat, sans que cela ne passe par le filtre de commissions électorales.


Dans un taxi de Dakar, une radio égrène les résultats du premier tour dans chaque ville, minutes par minutes. Écoutez !



© Aurélie Fontaine

…..L’élection présidentielle de 2012 aura été la plus tendue de l’histoire politique du Sénégal, mais les électeurs ont réussi leur pari : obtenir un changement par les urnes. Cependant, beaucoup d’électeurs restent pessimistes. Ils craignent que le mandat de Sall ne soit qu’une répétition de celui de Wade, Macky Sall ayant été Ministre des mines, porte-parole de la présidence et Premier Ministre sous Abdoulaye Wade.



Pour finir, écoutez le sketch d’un comique sénégalais, à propos des présidents du pays.


© Aurélie Fontaine

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Aurélie Fontaine est journaliste et auteur du blog Des Oreilles en Côtes d’Ivoire.

Lisez aussi son article « Au Sénégal, la solitude des femmes d’émigrés » sur Rue89.




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