La démocratie « hugocentrique »

Par François-Xavier Freland


© François-Xavier Freland

Le président sortant Hugo Chavez, au pouvoir depuis décembre 1998, a été réélu haut la main face à son adversaire Henrique Capriles Radonski (54,5% contre 44,5%). Marqué d’un fort taux de participation (81%), le scrutin s’est déroulé sans incident majeur. Pourtant, derrière cette façade exemplaire et la quinzaine d’élections organisées en 14 ans de pouvoir, les règles fondamentales de la démocratie ne semblent pas toujours respectées.





Maître propagandiste

…..À l’aube de l’élection présidentielle du 7 octobre 2012, l’arrivée à l’aéroport international de Maquetía suffit à planter le décor. Un simple voyageur attendant de faire tamponner son passeport aux douanes – inquiet sans doute de pouvoir pénétrer sur le sol « du socialisme du XXi ème siècle » – comprend vite qu’il ne s’est pas trompé de pays : face à lui, d’immenses panneaux publicitaires vantent les acquis de la Révolution. Sur le côté, une présence : celle d’un Hugo Chavez tout sourire, le visage placardé sur un panneau de dix mètres par vingt. Bienvenue en Chaviland ! La balade commence.


…..Engouffrez-vous dans un de ces taxis noirs Chevrolet, période de campagne électorale ou pas, et vous aurez une chance sur deux (voire deux sur deux) de tomber sur une cadena : une interruption de programme sur toutes les radios et télévisions en même temps – privées ou publiques, « officialistes » ou d’opposition – durant laquelle le président Hugo Chavez Frias s’adresse à ses compatriotes plusieurs heures durant. Selon le compteur d’antenne d’une organisation anti-chaviste, le Commandante se serait exprimé 100 heures entre janvier et octobre via ces fameuses cadenas. Plus encore, l’opposition estime qu’il se serait octroyé près de 1700 heures d’antenne en 14 ans de pouvoir.


…..Aux alentours de Caracas, l’autoroute emprunte des tunnels qui disparaissent sous les bidons-villes. Vous serez alors frappé par l’omniprésence du chef : à travers  la multitude de tags, graffitis et affiches. Peut-être arriverez-vous tout de même à mettre un visage sur son principal adversaire, Henrique Capriles Radonski, 40 ans, jeune candidat de la plate-forme d’opposition (MUD), grâce à quelques panneaux publicitaires noyés sous la propagande « rojo-rojito » (rouge-rouge).


La liberté de la presse sacrifiée


…..Depuis quelques années, le gouvernement a fait passer toute une série de lois destinées à reprendre en main le secteur audiovisuel. Par là même, c’est la volonté de contrôler la critique et d’imposer le message du Comandante qui se laisse entendre. Mais au lieu de s’attaquer frontalement aux grands quotidiens lus par une petite élite cultivée, et forcément hostile - El Nacional, El Universal ou Tal Cual - le gouvernement a préféré concentrer ses efforts sur les mass médias : une stratégie tournée vers les habitants des quartiers populaires qui regardent surtout la télévision ou écoutent la radio. Le 1er août 2009, la Commission nationale des Télécommunications (Conatel) décida de retirer leur fréquence à 34 stations de radio ou chaînes télévisées, la plupart d’opposition, sous couvert d’une démocratisation du paysage audiovisuel vénézuélien mis au service de la collectivité. En réalité, les nouveaux médias qui ont récupéré ces fréquences, qu’ils soient communautaires, privés ou publiques, sont aujourd’hui pour la plupart des courroies de transmission du message officiel. Des clips de propagande sont diffusés en permanence, lorsque Chavez ne s’immisce pas en cadena.



…..Durant la campagne présidentielle, ces médias ont donc imposé « la voix du maître ».

Parallèlement, afin d’obliger la presse d’opposition à davantage de retenue, voire à l’auto-censure, le gouvernement fit passé une nouvelle loi en décembre 2010, appelée la « ley resorte ». Celle-ci a pour but d’interdire la diffusion de messages pouvant “susciter l’angoisse au sein de la population“. C’est au nom de cette loi que la désormais seule chaîne de télévision d’opposition Globovisión dut payer une forte amende en 2012. Les autorités lui reprochaient d’avoir couvert les mutineries mortelles dans des prisons de Caracas l’année précédente.


…..Aujourd’hui, il suffit de tourner le bouton de la radio pour prendre conscience du déséquilibre médiatique évident. On y entend régulièrement la voix éructante de celui qui prétend être, à en croire certains graffitis qui jalonnent le bord des voies, la parole du peuple: « Somos Millones, una sola voz ! » (« Nous sommes des millions, une seule voix ! »). La plupart du temps, cette voix familière bourdonne, entre-coupées de pics de volume: « Imperialismo ! Oligarquia ! Yankee ! Gringos ! ».


Tension électorale : des paroles aux actes


…..Durant six mois de campagne, le président de tous les Vénézuéliens mena une campagne violente et agressive contre son adversaire Henrique Capriles Radonski. Hugo Chavez l’a souvent traité de « bourgeois apatride », mais la charge la plus virulente date du 16 février 2012 : « Tu as beau te déguiser, minable, tu as une queue de porc, des oreilles de porc, tu ronfles comme un porc, tu es un porc ! ». Des propos injurieux, à la limite de l’anti-sémitisme selon certains observateurs. En réponse, celui qui sembla garder son calme durant toute la campagne me fit cette déclaration en septembre dernier : « Le gouvernement de Chavez est bien loin du socialisme, il a au contraire des points communs avec l’extrême droite, il est même fasciste je dirais dans ses méthodes. Chavez m’a traité de nazi, moi, le petit fils de déporté juif ! Cela démontre de sa part une profonde ignorance, ou pire, une volonté de ramener le débat au niveau de l’insulte. »


…..Résultat : les mots ayant une portée directe, les violences provoquées par des militants chavistes radicaux à l’encontre des partisans de Capriles se sont succédées. En mars 2012, le candidat d’opposition a essuyé des coups de feu dans un barrio, un quartier populaire de Caracas. Puis en septembre, c’est au tour de ses militants de subir un « caillassage » à Puerto Cabello, le grand port industriel. Mais le plus marquant s’est produit quelques semaines avant le scrutin dans l’état de Barinas, terre natale d’Hugo Chavez : juste après un meeting du « flaco » (« le maigre », surnom donné à Capriles), trois responsables politiques d’opposition ont été assassinés froidement par des militants chavistes armés. Quelques jours avant le scrutin, Hugo Chavez en cadena, agitant le spectre du chaos post-électoral, accusait le camp de l’opposition de provocation : « Le plan de l’opposition cache un projet néo-libéral qui prétend nous renvoyer à un Venezuela du passé qui n’y résisterait pas, et nous plongerait à nouveau dans une situation néfaste avec une profonde déstabilisation. Et cela nous mènerait sans doute à la guerre civile ! »


Une « élection libre, transparente et exemplaire »? 


…..Le dimanche 7 octobre, alors que l’écart entre les deux candidats se resserrait dans les derniers sondages, les patrouilles socialistes faisaient le tour des quartiers du matin jusqu’au soir; appelant les retardataires à voter à coups de trompettes et de pétards. Malgré les 140 000 soldats de la garde nationale bolivarienne déployés, beaucoup craignaient des violences autour des bureaux de vote. Mais les Vénézuéliens se sont déplacés en masse pour faire entendre leur voix dans le calme : une élection saluée par la planète entière et notamment les observateurs du Centre Jimmy Carter. Le système électoral électronique, « le plus rapide, sophistiqué et sûr du monde » selon la présidente du Conseil National Électoral (CNE) nommée par les autorités, devait éloigner le spectre de la fraude. On peut toutefois légitimement se demander si certains Vénézuéliens n’ont pas évité de voter contre Chavez, de peur de laisser une trace informatique qui leur vaudrait des représailles.



François-Xavier Freland est correspondant pour RFI-TV5 et pour plusieurs médias audiovisuels vénézuéliens depuis 2008. Il est l’auteur de Qui veut la peau d’Hugo Chavez récemment paru aux éditions Cherche-Midi.


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