Une démocratie vibrante mais fragile

Par Eva John

© Pectus Solentis

Sortie en 1987 de près de trente ans de dictature, la Corée du Sud est aujourd’hui l’une des démocraties les plus dynamiques d’Asie. Elle fait malgré tout régulièrement face à la censure et à la corruption. Non sans bruit.




Vibrante, côté pile


…..La Corée du Sud a beau être surnommée « le pays du matin calme », la politique peut y faire beaucoup de bruit ! Dans les rues, en période d’élections, les chansons de campagne et les slogans scandés dans les mégaphones des militants se mélangent aux tubes de k-pop diffusés sur les trottoirs par les magasins.
Si la démocratie fait aujourd’hui un tel vacarme en Corée du Sud, c’est peut-être parce qu’elle s’est longtemps faite attendre. Ce n’est qu’en 1987 que les citoyens ont eu accès au suffrage universel direct et ont élu le premier président non issu de l’armée, après presque trois décennies de régime autoritaire. Signe du traumatisme de la dictature : le mandat du président de la République est non renouvelable.


…..Quant aux générations qui n’ont pas connu les années de répression, elles semblent tout autant attachées à préserver leur liberté d’expression, qui s’exprime le plus souvent sur Internet. Dans l’un des pays les plus connectés de la planète, le Web et les réseaux sociaux ont réussi à raviver l’intérêt des jeunes générations pour la politique. Le très populaire Ahn Cheol-soo, l’un des trois candidats à la présidence, a bien compris l’enjeu de l’agora 2.0. Cet entrepreneur et universitaire, défenseur d’une politique hors système, a investi tous les recoins de la toile pour sa campagne.


…..C’est aussi, dans un autre style, le cas de quatre hommes de gauche qui ont récemment excellé dans l’art de se faire entendre : leur podcast hebdomadaire satirique « Je suis une raclure mesquine » a fait un carton auprès des jeunes Sud-Coréens, au point de devenir une véritable arme électorale lors de l’élection du maire de Séoul l’an dernier, mais aussi pour les législatives d’avril et vraisemblablement le restera pour le scrutin présidentiel du 19 décembre prochain. La recette : un langage cru, beaucoup d’humour et des attaques frontales à l’égard du gouvernement de Lee Myung-bak. Cette attitude a d’ailleurs valu la prison à l’un des membres, condamné pour « fausses accusations » en raison de propos tenus avant le début du podcast à succès.


…..Animée, la politique peut aussi être musclée : lors des votes controversés à l’Assemblée nationale, il n’est pas rare que les députés en viennent aux mains. L’an dernier, une grenade de gaz lacrymogène a même été lancée par un élu en guise de protestation.

Mais dans ce joyeux brouhaha, certaines voix peinent toutefois encore à se faire entendre…


Fragile, côté face



…..« On a les procédés démocratiques, mais on n’a pas encore la démocratie », écrivait en 2002 le professeur Choe Jang-jip dans l’ouvrage La démocratie après la démocratisation. La phrase est révélatrice d’une vie politique encore entachée par deux maux majeurs : la censure et la corruption.


…..- Museler le discours d’opposition :
Foulard sur la bouche et point levé, les journalistes des principales chaînes de télévision du pays ont manifesté à plusieurs reprises pour dénoncer le fait que certains sujets étaient mis en sourdine et leur discours muselé par les autorités. Afin de dénoncer la mainmise du pouvoir sur leurs contenus, ils ont même organisé cette année la plus longue grève de leur histoire. « Information biaisée, complaisance avec le parti conservateur et sous-représentation de l’opposition » : telles sont en effet les conclusions de la Coalition Citoyenne pour des Médias Démocratiques, qui a décortiqué les programmes de KBS, SBS et MBC lors de la campagne électorale des élections législatives d’avril.


…..Divisée et techniquement encore en guerre, la Corée fait figure d’exception dans le monde géopolitique. La loi sud-coréenne dite « de sécurité nationale » témoigne bien de cette situation exceptionnelle. Créée en 1948, au moment de la création des deux Corées, elle est sensée maintenir la démocratie face à l’ennemi communiste. Mais le texte a régulièrement été manipulé par les pouvoirs conservateurs pour réduire au silence les dissidents. Entre 2007 – année de l’élection de l’actuel président Lee Myung-bak – et 2010, les interpellations sous couvert d’anti-communisme sont passées de 39 à 151. Amnesty International parle d’un « effet de dissuasion par la peur ».


…..- Vague de scandales électoraux au lendemain des législatives :
À deux mois de la présidentielle, l’ONG Transparency International Korea a voulu sensibiliser les trois candidats à la présidence aux problèmes de corruption en Corée du Sud. Le 10 octobre dernier, Park Geun-hye, Moon Jae-in et Ahn Cheol-soo ont ainsi été priés de s’engager haut et fort contre les pratiques de corruption et de copinage et de garantir la protection des lanceurs d’alerte.


…..Il faut dire que depuis cet été, pas une semaine ne s’écoule sans qu’un scandale de votes achetés ne soit révélé ou une démission d’un parti annoncée dans les journaux sud-coréens. La plupart des affaires dévoilées récemment remontent aux primaires des partis pour les législatives d’avril dernier. Et à l’approche du scrutin présidentiel, tous les partis tentent de sauver la face en prenant leurs distances avec ceux qui font des vagues.


…..Dernier cas en date : Hong Sa-duk, ancien chef de campagne de Park Geun-hye, la candidate du parti conservateur Saenuri, a avoué avoir reçu 30 millions de wons (soit 20 000 euros) de fonds illégaux de la part d’un homme d’affaires. Même si Hong a décidé de quitter sa formation pour ne pas nuire à la campagne de son camp, cette affaire a marqué un premier revers pour la très influente Mme Park. En août, le même parti annonçait l’exclusion de la députée Hyun Young-hee, soupçonnée d’avoir acheté son investiture à la primaire du parti en versant 300 millions de wons (soit 213 000 euros) à un membre du comité d’investiture.


…..La gauche n’est pas non plus épargnée par les histoires de pots-de-vins : cet été, le petit parti d’opposition PPU et le Parti Démocrate Unifié, la principale force d’opposition, ont également été éclaboussés par des scandales de fraude lors de leurs primaires respectives.

 

…..Se voulant rassurant, Steven Kim tempère: « En même temps, le fait que les scandales soient dévoilés au grand jour dans les médias est un bon signe pour la démocratie ». Une démocratie que les Sud-Coréens ont longtemps attendue et pour laquelle ils doivent continuer de donner de la voix.




Eva John est correspondante depuis Seoul pour Libération et Ouest France.
Chroniqueuse pour Radio Canada, elle travaille également pour KBS World Radio.
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